Août-septembre 2011

Expression française

Vitrail : une procession © Nimbus - Fotolia.com

La croix, la bannière : chaque chose et chacun à sa place.

« Il arrive qu'au milieu des exercices spirituels s'élèvent des mouvements de sensualité... »
- Saint Jean de la Croix, La Nuit obscure

La croix et la bannière

Vous travaillez depuis longtemps dans cette entreprise. Vous savez pouvoir prétendre à une augmentation. Pourtant, on vous demande de vous justifier. Vous devez prouver que vous avez donné le meilleur de vous-mêmes, on vous pose des questions, on tergiverse, on atermoie. Décidément, pour obtenir quelque chose, c'est « la croix et la bannière... »

L'expression apparaît au cours du XVe siècle. En Europe, la religion catholique est omniprésente, tant sur la scène politique que professionnelle et populaire. La moindre activité, le moindre évènement était immédiatement récupéré à des fins de conversion ou de domination, parfois par des procédés... pas très catholiques.

Qui aurait cru s'y fier ?

Toujours est-il que le rôle de l'Eglise, par le biais de ses représentants, était manifeste par la présence systématique de la croix, symbole catholique par excellence, bien qu'elle fut utilisée par les païens (origine vraisemblablement chaldéenne) depuis des siècles avant Jésus Christ - nous employons ici la formulation « avant Jésus Christ » (prononcez 'kri') par rapprochement avec le thème de notre article. On dit maintenant, laïcité et neutralité obligent, « avant notre ère commune ».

Lors d'une procession religieuse, d'une manifestation politique, d'une cérémonie d'accueil ou d'accompagnement - par exemple, d'un personnage important en visite - la croix ouvrait systématiquement la marche. L'Eglise signalait ainsi nettement la préséance lui revenant, selon elle, légitimement, de par sa mission de représentation divine. Sa présence cautionnait la procession ou la revendication qui la suivait, tout en rappelant sa supériorité hiérarchique.

Dans cette suite, on trouvait alors des membres d'une autre entité ou corporation. Ce pouvait être une autre unité religieuse, comme une paroisse, corporative, comme une confrérie professionnelle, voire familiale ou personnelle dans le cas d'un notable. Cette autre entité avait elle aussi ses symboles, souvent une bannière, ou des étendards, arborant armes et signes héraldiques.

Ces multiples castes tenaient beaucoup à leur représentativité et n'auraient pas souffert une faute de goût ou, pire, d'organisation, qui aurait remis en cause leurs honneurs respectifs. Il eut été inconvenant, voire blasphématoire, que le groupe ecclésiastique, digne et incontestable représentant de l'autorité divine sur terre, se voit reléguer à un rang de second ordre.

La croix et la bannière : être confronté à une situation complexe et pénible.

A l'intérieur de ce groupe fonctionnait également un système complexe de hiérarchie qui devait absolument être respecté, sous peine de mesures excommunicatoires. Personne n'aurait voulu être destiné aux affres de l'enfer pour une erreur de protocole, même si l'accès en était facilité par un bûcher de bienvenue.

Dans le(s) groupe(s) suivant(s), même principe. La menace, en cas de défaut, pouvait être beaucoup plus traditionnelle - punitions, fouet, condamnation plus ou moins sévère et par des procédés multiples, tous aussi raffinés les uns que les autres. Cette menace était pourtant tout aussi dissuasive, voire plus, selon le degré de spiritualité des protagonistes. En effet, un hypothétique séjour aux enfers pouvait, pour certains, sembler préférable à une concrète torture, très charnelle celle-là.

On comprend alors que la programmation d'un tel évènement pouvait causer de réels soucis aux organisateurs. Il s'agissait d'assurer la réglementaire préséance tout en ménageant les susceptibilités hiérarchiques ou diplomatiques. Il s'agissait aussi de s'éviter les conséquences fâcheuses d'une vexation involontaire. C'était, sans doute, très compliqué.

Ceci conduit au sens définitif de la métaphore : la confrontation à de grandes et complexes difficultés.

En 1690, un certain Furetière indique que « il faut la croix et la bannière pour inviter quelqu'un », voulant dire par-là que « il faut aller le chercher avec des formes telles qu'il ne puisse se dérober ». Un protocole scrupuleusement observé, avec le faste et l'emphase requis, semblait garantir la « coopération » de l'intéressé, le dissuadant de toute esquive justifiée.

Ca peut donner des idées pour une prochaine demande d'augmentation...

 

F. Huguenin - VR2


 

 

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