Mai - juin 2011

Expression française

Tableau de Nicolas Poussin : le Christ et la femme adultère

L'épisode en question, d'après Nicolas Poussin.

« Que celui d'entre vous qui est sans péché soit le premier à lui jeter une pierre »
- Le Christ, Evangile selon St jean

Jeter la pierre

On entend parfois cette expression, souvent à la forme négative : « Je ne veux pas vous jeter la pierre, mais... etc. » Curieuse tournure. Pour certains, elle est un peu lapidaire... C'est le cas de le dire...

Pour comprendre, il faut remonter assez loin dans le temps et faire d'abord une approche « juridico-religieuse » de la question, puis s'intéresser aux évangiles d'où est extraite l'expression.

La loi des Hébreux

Dès le début de l'histoire du peuple juif, il est fait mention d'un code de loi qui régissait son existence. Comparativement aux peuples et moeurs environnants de l'époque (vers 1500 avant notre ère commune), ce code de loi était très évolué et garantissait la sécurité sanitaire, familiale et sociale des juifs.

Par exemple, il était exigé de se laver régulièrement le corps, en particulier les mains, d'enterrer les excréments, de mettre en quarantaine les malades contagieux, de traiter les corps morts des hommes ou des animaux avec des précautions clairement énoncées. De la sorte, on ne connaissait pas le problème des épidémies, comme le choléra. Il faudra attendre le XIXe siècle en Europe et ailleurs pour que de tels procédés commencent à se généraliser, conséquence de la découverte des bactéries. De nos jours, dans certains pays touchés par des problèmes sanitaires, de tels habitudes ne sont pas acquises.

Il y avait même des instructions sur la façon de prendre soin des animaux. La propriété était également régentée de façon à ce que personne ne s'enrichisse abusivement au détriment d'une famille, famille qui voyait ses terres protégées par un système de transmission héréditaire sécurisé et pérenne.

Cette loi donnait également des instructions très strictes sur les questions morales. Les notions de vol, de meurtre, de viol et autres crimes du genre étaient sévèrement réprimés. Pas de prison à cette époque et dans cette culture.

Le voleur devait rembourser sa dette complètement, moyennant majoration disciplinaire, ce qui exigeait travail de sa part. Pour notre explication à venir, mentionnons déjà que l'adultère était puni de mort. Or, la méthode d'exécution était la lapidation. On jetait des pierres sur les coupables (pas seulement la femme) jusqu'à ce que mort s'ensuive. Pour brutal que paraît le procédé, il était extrêmement dissuasif. Même sentence pour les violeurs, pédophiles, incestueux et assassins. Ceci après enquête, production de témoins éventuels et jugement. Un meurtrier involontaire, par exemple, n'était pas exécuté, mais placé sous un genre de contrôle judiciaire à sa charge. Dans de telles conditions, la délinquance passe pour avoir été plutôt faible.

Le Christ et l'expression «  jeter la pierre »

Quel rapport avec notre expression ? Et bien c'est le principe de la lapidation qui sert de socle à la citation du Christ. Voyons en quelle occurrence il a prononcé ces mots. Le récit se trouve dans l'évangile selon St Jean, chapitre 8, même si certains manuscrits omettent ce passage.

Le Christ est assis dans une cour du temple. D'un doigt, précise le récit, il dessine sur le sable. Surgissent soudain des enseignants juifs encadrant une femme qu'ils accusent formellement d'adultère. Il prétendent alors solliciter l'avis du Maître. Le contexte permet de comprendre qu'en réalité, son jugement leur importe peu. Il s'agit plutôt d'une mise à l'épreuve afin de trouver un motif pour l'accuser et le discréditer.

En effet, si le Christ connaît et respecte la Loi, il introduit aussi par son enseignement les notions de miséricorde et de pardon. Il montre par-là que les pêcheurs repentants, alléguant légitimement leur faiblesse humaine, peuvent se voir épargner la sentence ultime. Un bouleversement pour les hébraïsants. Précisons au passage que son enseignement ne tolère pas pour autant l'infraction grave, volontaire et délibérée.

Or, dans ce cas, s'il absout immédiatement cette femme, il sera aussitôt accusé d'entorse à la Loi et sera lui-même coupable. Si maintenant il suggère d'appliquer la sentence de mort, c'en est fini de son exemple et de son incitation à la pitié et au pardon. Ses détracteurs n'attendent que la faute, dans un sens ou dans l'autre. Que faire ?

Il prononce alors la phrase célèbre : «  Qui sine peccato est vestrum, primus in illam lapidem mittat - Que celui d'entre vous qui est sans péché soit le premier à lui jeter une pierre  », fausse invitation à déclencher la lapidation. Il faut mentionner aussi que, toujours selon la Loi, les premiers à jeter des pierres sur un condamné étaient les témoins formels de la transgression. Cela incitait à la réflexion avant de proférer une accusation trop précise.

Jeter la pierre : être le premier à accuser.

Ici, le Christ fait réfléchir sur la nature imparfaite des humains et sur leur droit très relatif à prononcer arbitrairement une sentence grave. Aucun des protagonistes ne pouvait évidemment prétendre à la perfection et s'arroger ainsi le droit à donner le signal de la mise à mort en jetant la première pierre. Le récit précise qu'aucun n'a alors assez de courage pour défier plus longtemps l'Homme, et le groupe se disperse. Seule reste la femme. Sur un encouragement à la chasteté, il l'absout et la libère de cette pénible situation.

L'histoire révéle que ses ennemis n'auront pas tant de compassion et s'attacheront à lui faire payer ses sages paroles. Il lui « jetteront la pierre » devant Pilate, le conduisant au supplice sur le bois.

On conclut que l'expression signifie être le premier à accuser de façon catégorique - et éventuellement être disposé à en faire subir les conséquences au contrevenant. Celui qui jette la première pierre s'érige en juge et « exécuteur » autorisé. Ceci réclame, sinon un réel droit, une certaine dose d'assurance, voire de prétention.

Décidément, cette histoire de pierre ne laisse personne de bois...

 

F. Huguenin - VR2


 

 

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