Septembre - octobre 2011

Expression française

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Des marches vers la justice ou vers la honte.

« Il n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l'on exerce à l'ombre des lois et avec les couleurs de la justice. »
- Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains

Vouer aux gémonies

L'expression apparaît dans la littérature à partir du XIXe siècle, sous la plume de Lamartine. Elle renvoie cependant à une très ancienne coutume. Une coutume qui résonne un peu comme une marche funèbre, car il s'agit bien de marches...

Les gémonies sont un escalier. Un escalier monumental, à Rome, reliant le forum, la place publique, au Capitole, le Caput Urbis c'est-à-dire littéralement l'« endroit principal de la ville », sur la colline du même nom, ou tout simplement le « chef-lieu », puisqu'il fut d'abord le centre religieux de Rome. C'est aussi le siège de Rome, de son pouvoir politique et judiciaire.

Un escalier aux marches de sang

L'escalier aurait été à double rampe et situé sur la façade de la prison publique, encadrant la porte d'entrée, toujours parfaitement visible depuis le Forum. Tout ce qui se passe sur ces escaliers est de notoriété publique. Un bon endroit pour y faire démonstration de justice, démonstration de force. Car c'est bien là, sur ses marches, que l'on exposait les corps des suppliciés, condamnés à morts et exécutés.

L'histoire veut que les victimes de la sanction suprême soient étranglés dans leur cellule. En fait de cellule, il s'agit d'un cachot en sous-sol, lui-même placé sous une sombre geôle, endroit sinistre, sans aucune ouverture, sauf celle par où on accédait, c'est-à-dire un trou dans le sol. Jeté par ce sommaire accès, le prisonnier ne pouvait le franchir dans l'autre sens sans l'aide d'une corde ou d'une échelle.

L'évocation d'une éventuelle sortie était bien souvent synonyme de mort. Toujours d'après l'histoire, c'est en de tels lieux que Vercingétorix, célèbre chef gaulois, croupit pendant six années, après sa reddition devant Jules César. Sa captivité ne prit fin qu'avec sa strangulation dans le sordide cachot. Pas de doute, à Rome, on savait recevoir.

Mais ce n'est pas tout. Le triomphe du vainqueur, ou de la justice dans les cas de droit commun, n'aurait pas été complet sans une ultime humiliation. Si les romains avaient le sens de l'honneur, c'était alors un sens unique.

Le condamné était donc extirpé de sa geôle, puis exécuté, après, bien-sûr, quelques cruautés d'usage consistant en un assortiment de tortures variées. Simple précaution supplémentaire au cas où la victime aurait eu quelques dernières révélations utiles à faire, au moins pour soulager sa conscience avant d'accéder aux instances divines.

Le corps était ensuite publiquement exposé sur les marches de ce fameux escalier, les gémonies, devant le peuple réputé friand d'animations en tous genre pour peu qu'elles excitassent le sens civique cher aux romains. L'expression « du pain et des jeux » trouvait par-là des extensions moins coûteuses et tout de même stimulantes. Car pendant ces journées, il était de coutume que la populace donne libre cours à sa haine et/ou à son sadisme en accablant les corps des pires outrages de langage, de geste ou de traitement. Faire ainsi participer le citoyen à l'expression de la justice est un privilège fédérateur. C'est beau l'instruction civique à la romaine.

Cette exhibition et son cortège de réjouissances pouvaient durer plusieurs jours, jusqu'à ce qu'un ordre décréta l'enlèvement des corps pour être jetés dans le Tibre, privés de sépulture. Si un tel traitement pouvait un tant soit peu trouver explication dans l'éventuelle abomination de crimes commis, il faut se souvenir que beaucoup sont des prisonniers politiques et/ou des prises de guerre.

La condition des condamnés n'est déjà pas très enviable. Mais notre soucis du détail peut encore noircir, si possible, un tableau déjà bien affligeant... Il semble en effet que le triste escalier tira son nom d'une expression latine, scalae gemonia, qui signifie littéralement « escalier des gémissements ». Abominable précision car elle permet d'imaginer que dans certains cas au moins, si les condamnés étaient encore capables de gémissements, c'est qu'ils étaient encore vivants. Avec cet éclairage, la relecture de ce qui précède devient un supplice pour le lecteur cette fois.

On doit ces dispositions bienveillantes à un certains Camille, dictateur dont nous ne discutons pas l'appellation, qui aurait instauré la coutume vers 385 avant notre ère commune.

Accabler quelqu'un, lui faire de violents reproches, le livrer au mépris public, le couvrir de honte.

Ce qui ressort surtout de l'épisode et de l'expression jusqu'à aujourd'hui, c'est cet aspect très public de la sanction, de l'humiliation. Vouer quelqu'un aux gémonies c'est l'accabler des pires reproches, insultes et outrages, tout cela très publiquement, voire avec ostentation.

Certes, on ne pratique plus vraiment ce genre de supplices physiques (encore que, dans certains pays, il semble exister d'intéressantes variantes) mais des atteintes moins formelles causent encore des dégâts. Critiquer, bafouer, ridiculiser, insulter ou humilier quelqu'un peut causer des torts irréparables lorsque ces agressions sont publiques ou visibles. Ou privées.

Notre époque se caractérise par beaucoup de progrés. Et beaucoup de défauts inattendus. Ainsi, Internet, les réseaux sociaux et autres médias efficaces, rendent extrêmement facile la diffusion pernicieuse d'informations discriminatoires ou infamantes. Notre réputation peut, du jour au lendemain, être exposée non pas sur un simple escalier, mais sur un tableau mondial aux répercussions impossibles à estimer.

Egalement, s'ils ne viennent plus des marches des gémonies, les propos critiques et acerbes font des ravages par les bruits de couloir, lieu où tous les secrets sont publics. Nous comprenons par-là que, quel que soit le moyen utilisé, l'opprobre, la diffammation, l'humiliation, le harcèlement, eux, ont bel et bien traversé les âges.

C'est peut-être aussi une invitation à réfléchir à nos propres comportements. Même la légitimation d'une sanction, aussi civique soit-elle, n'autorise pas pour autant la libération de bas instincts, fussent-ils seulement hypothétiques. Aucun ascenseur social ou professionnel ne devrait nous faire oublier quels pas ont foulé les marches sanglantes des gémonies. Sur les marches virtuelles d'internet ou des médias modernes, puissions-nous ne jamais trouver nos traces. Ou nos gémissements.

 

F. Huguenin - VR2


 

 

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