Dossier

Une jeune femme, fumeuse, se pose des questions © Valeriy Lebedev - Fotolia.com

Se poser les bonnes questions.

« Le tabac, c'est mauvais pour l'état général mais, pour l'Etat en particulier, excellent pour le coffre ».
- Roland Bacri

Tabac et travail

L'usage de tabac semble générer des problèmes de tous ordres, y compris au travail. Entre législation et intérêts, il y a des habitudes meilleures que d'autres.

Un employeur pose un jour la question suivante sur un site spécialisé dans le droit des fumeurs : « J'ai un employé qui travaille 4 heures par jour. Il prend, pendant son temps de travail, une à deux pauses cigarettes. Puis-je lui interdire ou décompter ses absences au travail ? Ses coupures [durent] entre 5 et 20 minutes, et le temps passé dans l'entreprise et comptabilisé par une pointeuse. Puis-je lui demander de pointer à chaque absence cigarette ?»

Le tabac et le temps de travail

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Voilà un patron bien pointilleux, diront les uns. Voilà un chef d'entreprise à la hauteur de ses responsabilités, affirmeront les autres. Qu'en est-il finalement ? Cette approche, très comptable, du temps relatif aux pauses cigarettes est-elle excessive ou, au contraire, instructive ?

Il semblerait que la question du temps soit finalement pertinente si on tient compte de certaines études sur le sujet. Selon le professeur Kari Reijula, de l'Institut finlandais pour la santé au travail, fumer [sur son lieu de travail] occupe un temps suffisamment significatif pour être estimé en pertes financières. Et ces pertes touchent autant les fumeurs que leurs employeurs. En cumulant les [plus ou moins] petits moments consacrés à fumer, cet exercice « coûte[rait] à l'économie nationale près de 16,6 millions d'euros par an ». Sur le même calcul, « les travailleurs qui fument un paquet de cigarettes par jour manquent l'équivalent de 17 jours de travail par an ». En France, une enquête (Institut CSA Santé, juin 2009 ) révèle qu'un fumeur d'un paquet par jour fait 8 pauses dans sa journée de travail, soit quelque 80 minutes d'arrêt.

En plus de cela, les congés maladie [liés de près ou de loin à des déficience induites par l'usage de tabac] grèvent le budget. Les accidents du travail et les retards chroniques seraient aussi plus nombreux chez les employés fumeurs. Et il faut ajouter les problèmes et les coûts causés par le tabagisme passif. Même si la législation française interdit de fumer sur les lieux de travail, 21% des français y seraient encore exposés.

« Ceux qui fument un paquet (...) par jour manquent l'équivalent de 17 jours de travail par an ».

D'un point de vue légal, que conclure quant à la question posée en introduction ? Voici les éléments de réponse fournis par le site mentionné en introduction : Article L. 212-4 du code du travail : « La durée du travail effectif est le temps pendant lequel le salarié est à la disposition de l'employeur et doit se conformer à ses directives sans pouvoir vaquer librement à des occupations personnelles. Le temps nécessaire à la restauration ainsi que les temps consacrés aux pauses sont considérés comme du temps de travail effectif lorsque les critères définis au premier alinéa sont réunis (en l'occurrence et en substance, rester à disposition opérationnelle de l'employeur). Ainsi, quitter son poste de travail juste pour aller fumer correspond à 'vaquer à une occupation personnelle' ».

Ceci signifie que la notion de « pause cigarette » n'existe pas en termes de droit du travail français. Seule la [longue] pause méridienne (« la pause de midi », même si elle n'a pas lieu à midi) permet de « vaquer [effectivement] à une occupation personnelle ».

Du coup, le fumeur aura, « légalement parlant », intérêt à limiter l'usage du tabac aux temps de pauses réglementaires, généralement d'environ un quart d'heure, souvent en milieu de matinée et d'après-midi, sous réserve d'être interrompu par une nécessité de service. En effet, ces pauses peuvent être considérées comme temps de travail, selon les termes de l'article examiné ci-dessus.

Législation et consommation

Une jeune femme cigarette à la main © Piotr Marcinski - Fotolia.com

Peut-être pas le bon moment... ni le bon geste.

Cela dit, nos voisins belges sont confrontés à des dispositions plus précises. D'après le site dédié à la santé au travail atoutsante.com, les fonctionnaires de Wallonie doivent désormais pointer avant de sortir des locaux pour fumer une cigarette. Ils pointent évidemment à leur retour ce qui inscrit un décompte sur leur temps de travail.

Près de 18 000 personnes seraient touchées par cette mesure. A défaut de se voir complètement justifiée, en particulier par les fumeurs (ils ont peut-être l'impression de « se faire rouler »...), la mesure peut avoir un sérieux effet dissuasif quant à abuser de tabac sur le lieu de travail. D'autres pensent au contraire que cela incitera les fumeurs à trouver des stratégies variées pour pouvoir fumer sur les lieux d'activité, au risque d'indisposer les autres.

Cette question, ces querelles, ces guerres parfois, à propos du tabac, semblent ne devoir jamais prendre fin. D'autant que d'autres parties, bassement intéressées, s'emploient à en favoriser l'usage, parfois avec des arguments surprenants...

« Quelle entreprise pourrait se glorifier de remplir les caisses de l'État en tuant ses consommateurs  ? »

Ainsi, le WallStreet Journal publie au début des années 2 000 un article selon lequel « Les représentants des entreprises Philip Morris en République tchèque ont diffusé une analyse économique concluant que [...] la mort prématurée des fumeurs permet de compenser les dépenses médicales. Ce rapport, réalisé à la demande du fabricant de cigarettes [...], totalise les 'effets positifs' du tabagisme sur les finances nationales, ajoutant les revenus des taxes diverses sur les cigarettes à l'épargne réalisée sur les dépenses de santé, due à une mortalité prématurée ».

L'article ajoute : « Après évaluation des coûts et des bénéfices, le rapport conclut qu'en 1999 le tabac a rapporté au gouvernement un gain net de 5,82 milliards de couronnes (147,1 millions de dollars) ».

Le WallStreet Journal précise que ce rapport a déclenché une vague d'indignation. Il cite les propos de plusieurs. Un chroniqueur écrit : « Autrefois, les industriels du tabac niaient l'effet mortel de la cigarette. Aujourd'hui, ils s'en vantent ». « Quelle autre entreprise pourrait se glorifier de remplir les caisses de l'État en tuant ses consommateurs ? a demandé l'économiste Kenneth Warner. Je n'en vois pas. ». Des propos qui peuvent paraître assez « fumeux ». Mais, pour être justes, ajoutons que Philip Morris a publié des excuses la semaine suivante. « Nous comprenons que non seulement c'était une terrible erreur, mais que c'était mal, a reconnu le vice-président Steven Parrish. Dire que c'est totalement déplacé est un euphémisme ».

Les nombreuses questions sur le tabac et son usage continuent d'alimenter les controverses. Toutefois, le « politiquement correct » permet, suggère même, de traiter la question quant à cesser de fumer. Nous l'aborderons dans un prochain article. La lettre d'information VR2 est capable de « coups fumants »...

 

F. Huguenin - VR2

Lire aussi : Le tabac : force de farce


 

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