Documentaire

Une fillette à l'école © skampixel - Fotolia.com

Simplifier l'orthographe améliorerait-il le niveau ?

« Je regrette l'Y de l'ancienne orthographe du mot abîme. Car Y était du nombre de ces lettres qui ont un double avantage : indiquer l'étymologie et faire peindre la chose par le mot : ABYME ».
- Victor Hugo, Faits et croyances

Faut-il « abandonner » l'orthographe ?

Parmi les propositions de gestion de l'orthographe, la simplification, voire la négligence. Deux camps s'affrontent quant à savoir si le « remède » ne serait pas pire que le mal.

Sur le site du Figaro (lefigaro.fr, 03/09/2009), Natacha Polony relate la discussion à ce propos et cite, entre autres, l'avis de François de Closets, journaliste et écrivain français. Selon lui, la langue française serait littéralement sclérosée dans ses règles et ses traditions. Il s'insurge contre l'orthographe usuelle en particulier, celle qui nous fait hésiter sur un mot qui prend un ou deux « n », par exemple. Nuance est faite avec l'orthographe grammaticale qui porte sur les accords de genre et de conjugaison, aspect le plus touché en termes de lacunes.

Il se présente lui-même comme handicapé en matière d'orthographe, d'où, peut-être, ces incitations à la simplification. Tout le monde n'est pas d'accord avec cette suggestion. Car il ressort que le niveau des élèves français chute vertigineusement.

Quels sont les risques de la simplification ?

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Il y a un véritable duel entre les partisans du maintien de la langue dans son acception la plus traditionnelle et ceux qui vantent les avantages pratiques de la simplification. Y compris la « mise à niveau » vers le bas qui pourrait arranger les habitués des fautes. Cette dernière option consiste, pour les tenants de la première, à poser le problème à l'envers : abaissons le niveau de l'orthographe puisqu'on ne peut plus l'atteindre !

« L'argument [pour la simplification] de François de Closets sur les treize graphies du son "o" est aberrant, explique par exemple Agnès Joste, professeur de lettres. L'écrit sert à préciser l'oral. Si l'on écrivait "o" partout, on ne comprendrait plus rien, les textes ressembleraient à un sketch de Raymond Devos. »

En allemagne, une réforme a bien eu lieu en 1996. Mais elle a posé tellement de problèmes qu'il a fallut en revenir. Il paraît que la plupart des allemands avaient du mal à comprendre leurs propres journaux ! Du coup, la réforme a été... réformée, et en plusieurs fois. Même aujourd'hui, des ambigüités subsistent. A ce propos, avez-vous remarqué que le mot ambigüité est écrit ici avec le tréma sur le « u » ? Ne faut-il pas l'écrire avec le tréma sur le « e » ? Qu'est-ce qui est convenable ? Une réforme de l'orthographe (en 1990) est passée par là. D'où le doute...

« C'est un poncif de dire que l'orthographe serait arbitraire », plaide Rachel Boutonnet, institutrice et auteur de Pourquoi et comment j'enseigne le b.a.-ba. « Elle l'est beaucoup moins qu'on ne l'imagine. Nombre de règles, si elles ne sont jamais explicitées, n'en existent pas moins. Il faut le prendre comme un jeu dont on apprend peu à peu les subtilités. »

« Quand ils écrivent sous la dictée, ils transcrivent du son et pas du sens. »

C'est un jeu qui ne semble pourtant pas susciter une hilarité débordante chez de nombreuses personnes. Une association, Sauver les lettres, propose tous les ans une dictée de brevet année 1988 à 1 348 élèves. Entre 2000 et 2008, le niveau s'est effondré : 14 % seulement obtiennent la moyenne, plus de 30 %, un zéro. Heureusement, là où une certaine « réforme » fait sentir ses effets c'est que les pénalités ont été allégées. Au baccalauréat, on ne peut retirer plus de deux points par faute d'orthographe.

La plupart des (jeunes) gens sont non seulement aux prises avec l'orthographe, mais encore avec le sens même de la langue française, victime « d'épuration tactique ». Le véritable enjeu se situe peut-être à un autre niveau, enjeu que souligne opportunément Marie-Pierre Logelin, enseignante en français dans un lycée professionnel : « Pour 99,9 % d'entre eux, mes élèves n'ont pas la moindre orthographe. Pas de syntaxe, pas de ponctuation. Quand ils écrivent sous la dictée, ils transcrivent du son et pas du sens. Ils n'identifient pas les familles de mots, ni leur nature. Le problème relève de l'apprentissage de l'écriture. Ils peuvent par exemple écrire le même mot de deux façons différentes à une ligne d'intervalle, ce qui dénote une indifférence totale vis-à-vis de la norme ». Cette description se rapproche de celle de l'illettrisme. L'heure est grave.

« Ce débat sur la complexité de la langue tombe à point nommé pour nous rassurer, ironise Françoise Candelier, pour nous persuader que le défaut de maîtrise de la langue qui frappe nos jeunes n'est dû qu'à la complexité du français. Mais comment expliquer, alors, que cela s'aggrave depuis quelques années  ? » Selon nombre de professeurs, la difficulté ne vient donc pas de la langue mais de la façon dont on l'enseigne et du temps que l'on y consacre. Par rapport à une quinzaine d'années auparavant, l'enseignement du français consisterait à « observer les variations des verbes selon la personne », mais pas d'apprendre les conjugaisons. Enfin, un élève aujourd'hui aurait reçu, lors de sa scolarité initiale, près de 800 heures de moins d'enseignement du français par rapport à ses aînés.

Les risques de confusion entre simplicité et facilité

Mais est-ce si important ? De nos jours, faire des fautes est tellement courant que cela ne dérange pratiquement plus personne, surtout parmi les plus jeunes. Rester « à cheval » sur les principes de l'orthographe pourrait bientôt être perçu comme « ringard ». D'ailleurs, les derniers accessoires technologiques font la part belle à l'échange verbal. Il n'est même plus nécessaire de taper des mots sur un clavier. La machine intelligente vous comprend et répond à vos moindre désirs sans même vous imposer de savoir lire.

« Aujourd'hui, si on s'arrêtait à [l'orthographe], la pile des candidatures maigrirait sérieusement ».

Alors, dans le contexte professionnel, les défauts en orthographe sont-ils systématiquement discriminants ? « Quand un candidat a un bon profil qui correspond parfaitement à nos besoins pour le poste, (...) on peut très bien le recruter ». Pascal Collardey, directeur des ressources humaines du cabinet KPMG pour la France, supervise le traitement d'environ 50 000 candidatures par an. « Je ne fais pas forcément un filtrage là-dessus », dit-il. Il semble que le critère orthographe ne soit pris en compte que lorsque cette compétence est directement requise par le poste. « Il y a vingt ans, faire deux fautes dans une lettre de motivation était clairement rédhibitoire. Aujourd'hui, si on s'arrêtait à cela, la pile des candidatures maigrirait sérieusement. Il ne faut pas que l'orthographe soit le seul critère lorsqu'on décide d'écarter une candidature. »

Les fautes d'orthographe, les emprunts au langage SMS, sont de plus en plus fréquents, y compris à des niveaux de qualification élevée. Puisque même les milieux professionnels semblent s'en accommoder, à quoi bon « se prendre la tête » ? Difficile de répondre ? Peut-être faut-il aussi repenser à ces déclarations émises plus haut, à propos de la capacité à traiter le sens même des mots. On a toujours le choix. On aime ou on n'aime pas. « Ne soyons pas trop catégoriques ».

Finalement, réfléchir aux avantages d'une orthographe correcte, c'est peut-être comme se demander à quoi bon prendre l'escalier quand il y a un ascenseur. Ceux qui prennent l'escalier ont probablement un avis à ce propos.

 

F. Huguenin - VR2

 

Lire l'introduction : l'enseignement et l'orthographe.


 

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