Janvier 2012 (suite)

Expression française

Un renard bien embarassé

Il suffira d'aménager la conclusion...

« Le genre humain s'améliore, il n'y a plus de goujat, plus d'égoïste, plus de lâche, il n'y a plus que des timides ».
- Patrick Timsit

Bon pour les goujats

Pour changer un peu de style, nous nous inspirons cette fois d'une fable de La Fontaine, le Renard et les raisins. On y trouve une morale qui est devenue une expression quelquefois employée. Elle peut trouver des applications dans le monde professionnel.

Difficile de résister à la tentation de reproduire intégralement la fable, d'autant qu'il s'agit de la plus courte écrite par le célèbre poête. La voici :

Le Renard et les Raisins

Certain Renard Gascon, d'autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
Des Raisins mûrs apparemment,
Et couverts d'une peau vermeille.
Le galant en eût fait volontiers un repas;
Mais comme il n'y pouvait atteindre :
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

En quelques mots, expliquons d'abord de quoi il retourne. Notre renard a manifestement très faim. Il aperçoit alors des raisins de fort belle apparence, aux aspects indéniables de maturité. De par sa culture en treille haute, le fruit lui est malheureusement inaccessible. L'animal doit renoncer. Mais plutôt que de reconnaître son incapacité, il prétend à la médiocre qualité du produit, justifiant son légitime dédain.

Pour faire court et moderne, confronté à son impéritie, le renard trouve un prétexte pour sauver la face et ne pas rester sur une situation d'échec.

Précisons que les goujats qui auraient pu, selon le renard, souffrir si piètre repas, sont habituellement de simples valets, souvent employés dans l'armée. On leur prête couramment des caractéristiques de basse classe, aux goûts rustiques voire vulgaires. Notre animal s'estime bien supérieur à cette caste sommaire. Sans doute parce-qu'il le vaut bien...

« Bon pour les goujats » : pour sauver l'honneur ou se tirer d'un mauvais pas.

Ajoutons que l'auteur parle de Gascon et de Normand, allusions aux réputations de tempérament hésitant dans l'engagement de ceux-ci, et de fierté exacerbée de ceux-là.

Qu'il se parle à lui-même ou au lecteur par le truchement de la fable, la conclusion du renard a pour objet de préserver son amour-propre. Il est plus facile d'estimer que l'on mérite mieux, ou encore que l'on a pas besoin de quelque chose, plutôt que d'admettre que l'on est incapable de l'atteindre ou de s'en servir. En fait d'amour-propre, il s'agit peut-être déjà d'orgueil ou de narcissisme, travers dont les limites sont parfois floues.

Les chemins tortueux de la raison

Un spécialiste nous dirait peut-être que notre renard rationalise. Selon l'encyclopédie en ligne Wikipédia, « On nomme rationalisation, dans un sens dépréciatif, le processus (...) par lequel un individu va considérer comme des choix personnels dictés par une attitude rationnelle ce qui est souvent [un] concours de circonstances. En ce sens, la rationalisation désigne des causes fictives, sert à justifier des comportements en les fondant sur la raison quand leur ressort est passionnel ». Dans la fable, les raisins pourtant à point deviennent « trop verts ».

Bref, si je peux trouver une explication qui tient debout pour justifier quelque chose qui me dépasse ou m'embarrasse, l'honneur est sauf. Rien ne garantit que la réalité, ou même la vérité, sera préservée.

Choquant ? Peut-être. Mais qui d'entre nous peut prétendre n'avoir jamais - même un tout petit peu - user de rationalisation abusive pour se tirer d'affaire ? Celui qui répondra par l'affirmative pourra nous jeter la première pierre.

En entreprise, les cas ne sont pas rares. N'avez-vous jamais eu maille à partir avec un (pseudo-, aspirant-, faux-) chef qui tente de justifier quelque grief par ce biais ? Dans la pratique, ce peut être une situation ou sa responsabilité est manifestement engagée envers vous dans une erreur aux conséquences variables.

Or, il peut essayer de vous impliquer dans ladite responsabilité, voire vous l'attribuer complètement, aux motifs qu'il n'a pas pu exercer pleinement ses compétences. Cela à cause d'un de vos hypothétiques manquements, même minime et souvent hors de propos. Ainsi, ses reproches ne sont pas des récriminations arbitraires mais le juste exercice de son autorité envers un importun. Pensez à le remercier.

Autre cas, un employé refuse de s'adapter à un nouveau dispositif. Une formation serait utile et résoudrait probablement la question. Mais pour une quelconque raison (réelle mais non avouée), l'employé oppose la description contractuelle de ses attributions qui n'incorporent pas une telle fonction. En d'autres termes, « ce n'est pas mon boulot ». Si, dans certains cas, cette réaction est une protection contre d'éventuels d'abus, dans d'autres elle n'est que rationalisation pour éluder un changement. Si c'est seulement par défaut de compétences et craintes d'implication, c'est un peu dommage.

Les exemples sont infinis, et, encore une fois, nous pouvons en avoir quelques-uns sur la conscience. Reste que cette attitude est assez courante et « pratique », parfois comique. Ainsi, un jeune écolier, très en retard en cours, qui déplore la signalisation précaire de l'établissement, trop peu visible par ce temps de brouillard. Voilà qui explique son « errance » évidemment involontaire.

Cet article se veut seulement documentaire. Il ne s'agit pas d'induire des comparaisons trop désavantageuses pour nos concitoyens ou nos collègues. Nous ne sommes pas des goujats, tout de même.

 

F. Huguenin - VR2


 

Index de la Newsletter

Archives newsletters

Vers le site de VR2

Toutes les formations VR2