N°50 - La Newsletter VR2 - Dossier

« L'anglais. Langue des affaires. Du grand commerce. De la richesse. Des notables. Le français, c'est bon pour le négoce, les petits trafics, les combines politiques. » – Monique Bosco, Charles Lévy

Les anglicismes : pas toujours cool...

Dans ce dossier :

Introduction

Petit topo sur le speech

Entre traduction et interprétation, français et anglicisme font un ménage parfois ambigü.

Peut-on se passer des anglicismes ?

Pour certains ils sont indispensables. Pour d'autres on peut et on doit absolument s'en passer.

Faut-il s'inquiéter ?

Est-il justifié de s'inquiéter d'un usage par trop prononcé des anglicismes ? Oui, répondent les défenseurs de la langue et de la culture française.

Quels sont les risques ?

Il est probable que l'anglicisme ne pose pas que des questions d'usage. Cognition et culture sont à prendre en compte.

Carte en 3D France-Angleterre © Tatiana - Fotolia.com

Une proximité géographique mais pas toujours linguistique.

Ce n'est pas un scoop, au hit-parade des tendances, de nombreux termes anglais et américains s'invitent dans la langue française. Pour les puristes, cette habitude est un comportement de hooligan de la langue et ils crient au racket linguistique.

Ce n'est pas du bluff. Même l'académie de langue française procède à des audits dans ce sens. VR2 n'est pourtant pas has-been, ni ne se pose en coach vintage mais invite à se poser quelques questions. Après ce briefing, visitons le best-of des avis à ce propos.

Petit topo sur le speech

L'essentiel

  • Les anglicismes sont des incorporations de mots anglo-américains dans le vocabulaire français. Ils sont fréquents et discutés.
  • On peut ou non utiliser ces termes, certains prônant leur abandon pur et simple.
  • Les puristes avancent des risques quant à la pérennité de la langue française trop exposée à la pression anglo-américaine.
  • Sur le plan cognitivo-linguistique, la question de la pertinence des anglicismes reste d'actualité.
  • Si ces premiers paragraphes vous paraissent limpides, il est probable que vous soyez un usager courant d'expressions issues de l'anglais. Vous pratiquez alors l'anglicisme. L'anglicisme consiste à incorporer à la langue des mots, des expressions ou des tournures anglo-américains. Il y a ceux qui sont pour, ceux qui sont contre et ceux qui n'y font même pas attention. Faire un choix peut avoir des conséquences sur notre façon de nous exprimer et même de penser.

    Pour le fun, pardon, pour le plaisir, voici de nouveau l'introduction de l'article en version intégralement française : « Ce n'est pas une exclusivité, au palmarès des tendances, de nombreux termes anglais s'invitent dans la langue française. Pour les puristes, cette habitude est un comportement de vandale de la langue et ils crient à l'extorsion linguistique. Ce n'est pas de l'esbrouffe. Même l'académie de langue française procède à des vérifications dans ce sens. VR2 n'est pourtant pas 'vieille gloire', ni ne se pose en mentor à l'ancienne mais invite à se poser quelques questions. Après cette préparation, visitons le florilège des avis à ce propos ».

    A la lecture de cette portion, avouons que, parfois, un léger flou apparaît quand à la compréhension immédiate des expressions, certaines prenant des aspects imagés jusque-là occultés par l'anglicisme. Est-ce que nous ne serions justement pas en train de redonner aux mots leur pouvoir évocateur premier ? C'est un aspect qu'avancent les partisans du français intégral.

    Ils soutiennent, par exemple, qu'une majorité, sinon la totalité des anglicismes ne sont pas indispensables. Dans certains cas, relativement peu nombreux, cela semble encore assez difficile.

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    Peut-on se passer des anglicismes ?

    Vous imaginez-vous rapporter à votre collègue les actions les plus spectaculaires de la dernière « partie de balle au pied », surtout si vous avez profité de votre « vacancelle » pour la regarder ? Certes, c'est compréhensible, mais tellement moins usité que match de football. Quant à vacancelle, de quoi s'agit-il ? Ça pourrait ressembler à petite vacance et, en effet, il y a un lien, car cette expression désigne ce que nous appelons couramment un week-end. Notez au passage la « francisation » relative du terme puisqu'il s'écrit ici avec un trait d'union alors que l'anglais n'en fait qu'un seul mot. Ne riez pas. La proposition d'usage de vacancelle est officielle, même si elle ne s'est pas imposée.

    En 1994, Jacques Toubon, ministre français de la Culture, a fait voter une loi visant à « assurer la primauté de l'usage de termes francophones traditionnels face aux anglicismes ». Le message est clair. Cette loi qui admet quelques exceptions, reste difficile à appliquer. Elle refait surface en 2013 quand il est question d'assurer des cours universitaires en anglais. Cela est censé rendre nos institutions plus attractives pour un plus grand nombre de pays. Mais, forts de cette loi, ainsi que de leur attachement à la culture française, les opposants s'insurgent et s'inquiètent, parlant « d'atteinte à la francophonie » et de risque de délitement de la langue, jusqu'à sa possible disparition. Pour la plupart d'entre eux, avant même de parler de cours intégralement en anglais, tolérer les anglicismes est déjà une brèche qui affaiblit l'ensemble de la langue.

    « Assurer la primauté de l'usage de termes francophones traditionnels face aux anglicismes ». — Loi Toubon, 1994

    Dans l'absolu, aucun terme étranger n'est véritablement indispensable à une langue. Il faut bien admettre, cependant, que certains font partie du vocabulaire d'usage courant, parfois depuis longtemps. Nous avons déjà évoqué football et week-end. Il y en a encore quelques-uns... mais pas tant que cela. Et moyennant un minimum d'attention, ils sont assez facilement remplaçables, sauf à paraître un peu affecté. Rien n'interdit, par exemple, de laisser sa voiture sur une aire de stationnement [parking, expression pourtant déjà francisée] pour pratiquer un peu de course à pied [jogging] ou se rendre dans une salle de musculation ou de culturisme [bodybuilding].

    Le phénomène de l'anglicisme en France tiendrait alors plutôt d'une forme de mode, soutenue par la paresse ambiante. Les nouvelles technologies y sont pour beaucoup, l'informatique en tête, depuis pas mal d'années. Sur ce dernier chapitre, des termes très techniques, souvent liés à la programmation, sont en anglais et doivent nécessairement le rester pour des raisons de compatibilité et de standards fonctionnels. Mais peu d'entre nous sont informaticiens professionnels. L'expression de logiciel, par exemple, est un bel exemple d'adaptation en français d'un terme informatique très courant (à l'origine, software). Vous pourrez vérifier sur votre terminal de poche...

    Parlons encore de la foison de termes à désinence en -ing, et en particulier quand il s'agit de nommer une nouvelle tendance ou activité. Dancing, aquaplanning, camping sont bien connus, voire démodés. Coaching, casting, briefing sont plus récents. Reporting, testing, ranking sont encore plus modernes. En principe, nous les comprenons (presque) parfaitement. La discrète réserve tient au fait que s'il nous fallait remplacer ces mots par de « vrais » mots français, nous serions parfois embarrassés. Faire le forcing avec les anglicismes conduirait-il au dumping de la langue française [littéralement : faire pression avec les anglicismes conduirait-il à la 'vente à perte' du français] ?

    Certains milieux, comme le spectacle ou le commerce, usent et abusent des anglicismes. A se demander s'il ne s'agit pas de créer un flou supplémentaire favorable au conditionnement des esprits, entre autres choses en créant des castes-cibles, protégées des contre-mesures par la barrière de la langue. Il est ainsi vrai que des parents seront plus hésitants à gérer des programmes de talk-show [émission-débat] qui font le buzz [bourdonnement/la vibration], surtout en prime-time [aux heures de grande écoute].

    Et puisque nous y sommes, qu'êtes-vous en train de lire ? Un article issu d'une newsletter ? d'un inforiel ? d'une infolettre (pas mal, celui-là...) ? ces derniers termes proposés par une équipe d'étudiants sur une invitation du secrétariat d'Etat à la Francophonie. Pourquoi ne pas tout simplement rester dans la belle logique d'expressions simples et explicites comme une lettre d'information ?

    Mais voilà, lorsque l'on parle de langue, de définitions, de termes, une majorité de nos contemporains défendent les usages même les plus aberrants, par une levée, non de boucliers mais de dictionnaires, prétendant que la présence des mots dans ces ouvrages respectés en légalise l'existence. Est-ce bien vrai ? Et dans ce cas, rappelons alors que ces livres mentionnent également des termes pourtant très ordinaires, voire peu recommandables. La récente inclusion de la « bombasse » en est une démonstration.

    Mettons-nous d'acccord sur un point : le seul dictionnaire faisant référence en matière de langue française est le dictionnaire de l'académie française. Tous les autres, même les plus célèbres, « se contentent » de répertorier les mots en usage, toutes sources confondues, avec leur définition, mais n'en garantissent absolument pas la conformité linguistique nationale. Le dictionnaire de l'académire française mentionne certains mots anglais et en signale explicitement l'emprunt, évitant toute incorporation abusive au français. On trouvera, par exemple, à l'entrée bogue : « n. m. XXe siècle. Francisation de l'anglais bug, « insecte nuisible », puis « défaut », en informatique.

    Pour en conclure quant à un usage utile ou non, disons que c'est encore une question de choix. Pour les amoureux de la langue française, on peut parfaitement se passer des anglicismes. Pour une majorité d'autres, il faut rester équilibré et user avec pertinence des mots les plus adaptés à un contexte. Pour d'autres encore, le recours systématiques aux anglicismes est une formule moderne et constructive. De quoi y perdre son latin.

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    Faut-il s'inquiéter ?

    S'inquiéter de quoi ? De l'intrusion abusive de mots anglais et américains dans la vie courante au point de reléguer le français au niveau de langue inférieure et rétrograde. La publicité (What else...? — clin d'oeil) est une démonstration assez brutale du phénomène, comme s'il était ringuard de nommer et décrire les choses et produits dans une autre langue que l'anglais. L'anglais aurait un effet vendeur. C'est plus in, c'est plus top. Mais aux yeux de qui ? Les jeunes générations sont, comme bien souvent, la cible favorite des annonceurs. Et l'anglo-américain fait figure de précurseur, peu importe en quoi.

    Dernière résistance, la loi Toubon déjà citée impose une traduction intégrale, sous-titrée ou annotée, des expressions anglophones en publicité. Heureusement, car parfois, des spots entiers sont exprimées en anglais. Osons le dire, le français en termes de marketing fait un peu has been. Pire, ça fait pauvre... Il ne reste bien que des annonces pour des produits alimentaires locaux pour renouer avec nos racines linguistiques. La promotion en anglais d'un saucisson ou d'un fromage aurait sans doute un moindre impact.

    Même en milieu professionnel, les accents d'outre Manche et Atlantique font bonne figure, de l'attaché-case au knowledge management en passant par le bench mark. Peut-être aussi le burn-out est-il plus élogieux que l'épuisement au travail. Le premier souligne un investissement excessif mais intense tandis que le second a des allures d'aveu de faiblesse.

    « La langue anglaise est un fusil à plombs : le tir est dispersé. La langue française est un fusil qui tire à balle, de façon précise ». — Otto von Habsburg

    « On concède généralement à l'anglais une concision expressive et imagée qui, si elle peut nuire parfois à la précision (surtout dans l'anglo-américain très pauvre qui sert ordinairement de langue internationale commune), s'accorde au rythme précipité de la vie moderne », selon l'académicien Patrick Vanier, qui rechigne par ailleurs à parler d'invasion linguistique. Il indique que l'on utiliserait environ 3 000 mots d'anglais dans le langage courant, ce qui représente seulement 2,5 % du vocabulaire d'usage estimé à environ 60 000 mots.

    Certes, mais pour paraphraser le philosophe français Michel Serres, éliminer la partie émergée de l'iceberg de la langue précipiterait la disparition de l'ensemble. Il incite même à la rébellion linguistique en invitant à boycotter* les produits promus par le biais anglophone. Il ne s'agit pas de s'opposer à l'usage de l'anglais en tant que langue propre ou de langue internationale, mais seulement à son intrusion superfétatoire dans un vocabulaire suffisamment riche pour se suffire à lui-même. Il réadapte à la sauce VR2 une de ses propres saillies en utilisant une formule comparative impressionnante : « Il y a plus de mots anglais sur les murs de Toulouse qu'il y avait de mots allemands pendant l'occupation ». Himmel ! (Ciel !, en allemand).

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    Quels sont les risques ?

    Sur les plans gramatical, syntaxique, phonologique, la langue, quelle qu'elle soit, est exposée à des menaces. L'anglicisme touche chacun de ces aspects, même si nous avons surtout évoqué ici l'anglicisme lexical. Sous des prétextes d'ouverture, attention à ne pas inciter à la « colonisation » (Michel Serres). Les justifications de poly-compétences ne tiennent pas toujours, à voir, par exemple, les ravages de la « langue SMS » sur l'orthographe, autre débat. Sous des apparences de modernité et de jeunesse pourraient se dissimuler la facilité et la paresse, des leviers qui font bien les affaires de ceux qui les manipulent. Si l'anglo-américain devait devenir la référence, c'est toute sa culture qui s'insinuera. Dans un tel cas, on ne parlerait plus seulement d'influence mais de déstabilisation.

    Ces conclusions peuvent sembler alarmistes. Réfléchissons seulement au déroulement cognitif et culturel qui s'opére dans nos têtes en présence de mots anglo-américains, en dehors, répétons-le, d'échanges linguistiques légitimes. Nous nous efforçons de traduire et le processus (mot français d'origine latine et signifiant « progrès, progression ») n'est plus celui du rapport entre l'idée et l'expression. « Ce reporting est incomplet, sans doute par non respect du process. Il faut maintenant uploader le reste à condition de faire speed, parce que je suis overbooké ». Dans de tels cas, la référence linguistique est déportée, le contenu y perd, sacrifié à un étalonnage hors-culture. On ne pense même plus en français...

    Sommes-nous seulement capables d'une traduction spontanée de tous les anglicismes que nous utilisons ? Si non, est-il bien sain d'user de termes dont la signification nous est toute relative voire franchement absconse ? Et si oui, à quoi bon des termes de remplacement, souvent plus imprécis que l'expression française ? Sous réserve encore de compréhension par nos auditeurs, à moins d'être adepte du jargon distanciateur.

    Trève de discussion sur des mots, faisons un break. Chacun trouvera sa voie dans ces méandres lexico-culturels. Il n'empêche que nos habitudes ne sont pas sans conséquences, à différents degrés et niveaux, linguistique, culturel et cognitif. Les mots sont le chemin d'accès à notre pensée et le moyen par lequel elle s'exprime. Soigner ses mots, c'est soigner la relation à soi-même.

    Que ces mots ne deviennent pas des maux. Si vous le souhaitez, visitez le listing formation de VR2, il y a des options communication intéressantes et dans ce domaine, nous ne pratiquons pas l'outsourcing. En cas de doutes, jouez-le au feeling.

     

    F. Huguenin - VR2

     

    * L'expression boycott vient... d'un nom propre, Charles Cunningham Boycott (1832-1897), riche propriétaire d'Irlande et qui subit un blocus de protestation de ses fermiers. Blocus reste l'alternative la plus indiquée pour une traduction du mot, encore que l'histoire relate ce qui ressemble fort à une grève.

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