N°49 - La Newsletter VR2 - Documentaire

« Rien n'existe dans notre intelligence qui n'ait d'abord été dans nos sens. » – Démocrite

Mémoire et perception sensorielle

Une jeune femme devant une photo de nuage © lassedesignen - Fotolia.com

Mettre la mémoire dans le bon sens.

La mémorisation n'est possible que par l'usage des facultés de perception. Solliciter au maximum nos cinq sens est le début d'une mémorisation correcte.

La mémoire reste une fonction complexe. On a beau en apprendre toujours plus sur son compte, ses ramifications et applications ne laissent pas de nous surprendre.

Ces investigations, pour poussées qu'elles soient, ne doivent cependant pas nous faire oublier — c'est de circonstance — les fondamentaux. Et parmi ces fondamentaux, la perception sensorielle.

Nous avons cinq sens : la vue, l'ouïe, le sens kinesthésique (couramment appelé, dans sa version réduite, le  «toucher »), l'odorat et le goût. Tout ce qui entre dans notre mémoire passe passe par l'un, l'autre, ou plusieurs de ces sens. Il n'y a pas d'autre moyen. Ce sont les portes d'accès à notre système de représentation et à la mémorisation.

La mémoire dans tous les sens

L'essentiel

  • Nos cinq sens sont des accès à la mémoire, pour enregistrer ou pour récupérer les informations.
  • En utilisant largement nos cinq sens nous facilitons la tâche à notre mémoire.
  • En faisant bien attention, nous mobilisons nos facultés de perception. C'est aussi une question d'intention.
  • C'est par nos cinq sens que nous avons construit notre « vision » du monde. Cette construction est la résultante de ce que notre mémoire a emmagasiné.

    Nous parlons de cinq sens. Certains, le plus souvent certaines, avancent qu'il y en aurait six. Différentes versions s'affrontent quant à déterminer ce qu'il en est. Nous nous contenterons ici de considérer qu'il ne s'agit que d'aspects psychologiques ou bien du produit des cinq premiers. Peu importe, après tout, il ne s'agit pas d'un sens interdit.

    En disant « tout ce qui entre dans notre mémoire », cela vaut aussi pour ce qui y entre virtuellement. Prenons un exemple. Imaginons que vous êtes déjà monté au deuxième étage (c'est pour l'exemple) de la Tour Eiffel. Vous y avez vu, entendu, touché, senti, goûté, peut-être, différentes choses, gens, installations, mets, etc. Ces éléments sont, pour la plupart dans votre mémoire.

    Tout ce qui entre dans notre mémoire passe passe par l'un, l'autre, ou plusieurs de nos sens.

    Imaginons maintenant que vous n'êtes jamais monté au deuxième étage de la fameuse tour. Selon votre propre système de représentation, ou bien à partir de documents, êtes-vous cependant capable d'imaginer une otarie jouant au ballon sur la plate-forme ? Certainement. Et que vous soyez ou non déjà venu sur le monument n'y change pas grand'chose, puisqu'il s'agit d'une occurrence peu probable à cet endroit. Pourtant, vous pouvez facilement mémoriser cette scène fictive et la décrire ultérieurement.

    En réalité, vous avez imaginé, inventé, construit cet épisode. Mais il est bien dans votre mémoire ! Pourquoi ? Parce que vous avez mis en œuvre vos modalités sensorielles par le biais de l'imagination. La chose n'existe pas mais vous l'avez « vue, entendue, touchée » dans votre tête. Donc, que ce soit réellement ou virtuellement, nous construisons le souvenir à partir de représentations sensorielles. Et c'est par là aussi que nous y accèderons lors du rappel. Soit dit en passant, c'est également grâce à notre mémoire que nous nous représentons l'avenir, aussi paradoxal que cela paraisse.

    Certaines versions avancent l'existence d'une mémoire sensorielle. Cette mémoire ne durerait que quelques millisecondes et serait indispensable en tant qu'accès à des registres de mémoire à plus long terme. Cette hypothèse est assez difficile à discriminer de la simple perception mais, dans un cas comme dans l'autre, il est bien question de sensorialité.

    Mentionnons également la notion de préférence sensorielle, préférence liée à notre système de représentation, donc notre mémoire. Si nous disposons tous de cinq sens (à moins de handicap), nous n'accordons pas tous la même valeur à leurs signaux. Ainsi, les uns seront plutôt visuels, les autres auditifs, les autres encore kinesthésiques, etc. Finalement, nous procédons implicitement à une certaine sélection des informations selon notre préférence sensorielle. Notez bien qu'il s'agit de préférences et non de capacités.

    On peut en effet estimer que nous avons les mêmes disponibilités mais des préférences différentes, ce qui semble donner plus de poids à l'une ou l'autre de nos modalités. Voilà pourquoi on entend souvent dire « j'ai une mémoire sélective ». C'est possible à plusieurs niveaux mais c'est surtout vrai dès la première phase du processus de mémorisation : la perception sensorielle. Les visuels retiendront mieux les informations de type visuel, les auditifs, de type auditif, etc.

    Faites le plein des sens

    Pour illustrer l'importance de ces sens et leur rôle riche bien que discret, évoquons l'œuvre classique de Marcel Proust : À la recherche du temps perdu. Nous y trouvons le célébrissime épisode de la madeleine. L'auteur rapporte comment, en mangeant une anodine madeleine, il perçoit une foule d'émotions et de souvenirs jusque-là enfouis. En lisant bien le texte, on s'aperçoit que la fameuse madeleine va d'abord susciter une émotion, avant que le véritable souvenir du contexte ne soit récupéré.

    Proust commence par ressentir, ensuite seulement il se souvient. Et entre les deux phases, il y a la recherche du lien mnémonique. Sa mémoire sensorielle a été réactivée, suscitant finalement le souvenir en correspondance mais avec un petit décalage « émotionnel ». Nos sens sont donc intimement liés à la mémoire tant des émotions que des représentations.

    On se sert encore aujourd'hui de cet épisode, dit de « La Madeleine de Proust », élevé au rang de citation, pour faire état de circonstances souvent fortuites mais porteuses d'émotions et de souvenirs denses. Décidément, cette madeleine n'en finit pas de faire des miettes. Toujours est-il qu'il est essentiellement question de modalités sensorielles. L'histoire n'aurait sinon... pas de sens.

    Il nous est sans doute arrivé à tous d'éprouver de telles réminiscences à partir d'un signal fugitif, tel ce parfum qui nous ramène dans une cour d'école bien des années auparavant.

    « L'habitude de faire les choses (...) sans réfléchir (...) peut nous amener à n'avoir que des souvenirs partiels. »

    Voilà pourquoi, lorsque nous voulons mémoriser, les premiers instants sont cruciaux. Ils consistent en effet à laisser entrer un maximum de stimulations sensorielles, dans des registres variés, selon ce qui est disponible.

    Que pouvez-vous voir, entendre, sentir ? Elargissez votre champ de perception. En termes simples mais forts : faites attention ! Le conseil est le même lorsque nous nous représentons des matières à mémoriser. Qu'il s'agisse de lecture, d'audition ou d'imagination, efforcez-vous, chaque fois que cela s'y prête, de construire une représentation mentale forte de modalités sensorielles, au-delà même de nos éventuelles préférences.

    Pour exemple, revenons à notre madeleine. Proust écrit : « Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. (...) Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (...), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin (...); et avec la maison, la ville, la Place où on m'envoyait avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, les chemins qu'on prenait si le temps était beau ». — Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann, 1913.

    Proust fait une description essentiellement visuelle. « Voyez-vous » les maisons, les rues, la ville, la place ? Même si votre représentation n'est pas strictement conforme à la réalité, si elle est l'objet d'un fort rendu sensoriel, ici, très visuel, le souvenir est facilité. Et rien n'empêche, au contraire, d'y ajouter des « accessoires » auditifs, imaginaires mais cohérents avec le décor. La trace mnésique n'en sera que plus forte. C'est la phase fondamentale de la mémorisation.

    Chaque stimulus sensoriel est un indice pour récupération ultérieure. Et plus il y a d'indices, plus le souvenir sera stable.

    Le livre À la recherche de la mémoire (angl.) affirme : « L'habitude de faire les choses comme des automates, sans réfléchir à ce qui nous entoure et à ce qui nous arrive, peut nous amener à n'avoir que des souvenirs partiels des lieux où nous sommes allés et des choses que nous avons faites ». En revanche, en faisant seulement attention, nous augmentons nos capacités d'assimilation. Disons tout de suite, et il en est question par ailleurs sur ce site (La technologie : un peu, beaucoup...), que la technologie ne va pas précisément dans ce sens.

    Récapitulons. En matière de mémorisation, nos cinq sens sont des sens « obligatoires », à l'unité ou en groupe. Ils sont indispensables. Très souvent, c'est un défaut d'attention qui limite leur mobilisation. C'est alors le faux-oubli, où l'on croit avoir enregistré des informations que nous avons à peine considérées. Nous n'avons pas fait suffisamment attention. Nos cinq sens sont les interfaces entre notre environnement et notre cerveau, notre mémoire. Leur sollicitation et leur exercice sont des moyens d'accroitre notre capacité à mémoriser. C'est une question de bon sens.

     

    F. Huguenin - VR2

     

     

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