Documentaire - VR2

« Le kidnapping de nos cinq sens par les nouvelles technologies de l'information et de la télécommunication est aussi grave que les greffes d'organes qui séparent irrémédiablement l'individu de son corps. » – Thierry Paquot - Le Monde de l'éducation - Juillet - Août 2001

Sommes-nous trop connectés ?

Connectés : un peu... beaucoup... ? Trop ?

Sommes-nous devenus dépendants des TIC ? En matière d'usage, il semble que les frontières soient encore trés floues entre utilisation et addiction.

Stress numérique et épuisement professionnel.

Le lien entre technologies et stress devient de plus en plus évident. L'épuisement professionnel en est une des conséquences graves.

Et la concentration  ?

Nos facultés de concentration sont mises à rude épreuve par les TIC. Ceci conduit souvent à perdre nos capacités en la matière.

Résistance.

Il est possible de contrôler nos habitudes afin de préserver nos facultés cognitives d'un usage immodéré des TIC.

Trop c'est trop...

Les technologies de l'information et de la communication (TIC) font partie intégrante du paysage moderne. Rapidité, disponibilité, immédiateté sont les atouts de ces outils. De telles facilités sont-elles pour autant sans danger pour nos facultés naturelles ?

Téléphones, tablettes, ordinateurs, ces appareils font maintenant partie de la vie courante, personnelle ou professionnelle. Rares sont les foyers et même les individus qui n'utilisent pas, au moins occasionnellement, l'un ou l'autre de ces dispositifs. Exceptionnelles, sans doute, sont les entreprises qui peuvent seulement s'en passer.

Au-delà de leur indéniable utilité, ne risquons-nous pas de tomber dans certains travers ? L'utilisation de ces technologies de l'information et de la communication (TIC) est-elle sans effet sur nos vies, notre santé, nos habitudes ? Serions-nous, comme certains l'avancent, hyperconnectés, et peut-être « trop connectés » ?

Connectés : un peu... beaucoup... ? Trop ?

Pour nous en faire une petite idée, mentionnons que la moitié de la population mondiale utilise internet ; on estime à près de 150 milliards le nombre de courriers électroniques échangés chaque jour, pour ne parler que de cela. Concernant la quantité d'informations en circulation, prenons comme référence la bibliothèque nationale de France qui comporte 14 millions de volumes. Eh bien, chaque seconde, deux bibliothèques sont diffusées sur la célèbre toile, soit 63 millions de bibliothèques par an...

Si les TIC nous rendent service, celui-ci n'est pas tout-à-fait « gratuit ». Pour soutenir ce qu'impose une connexion quasi permanente, il nous faut mobiliser nos facultés d'attention. Les mobiliser, ou bien les laisser être sollicitées. Dans un cas comme dans l'autre, cela représente un effort cognitif ; et comme tout effort pour un humain, cela produit de la fatigue. En termes plus spécifiques, les efforts d'attention imposent à notre cerveau de fortes contraintes. Parfois trop.

Certains professionnels utilisent le terme de « laisse électronique » pour exprimer leur sentiment de contrainte (de domination ?) subie. Leur ressenti permet de se rapprocher de la notion de surcharge cognitive, expression signalant un dépassement de nos capacités de traitement de l'information. Cette surcharge conduit, selon les appréciations de plus en plus nombreuses de spécialistes, à un état de stress. Ces descriptions concernent essentiellement le monde du travail. A tel point que, début 2017, la loi travail incorpore le « droit à la déconnexion » pour limiter les prolongations du monde du travail dans la vie professionnelle. Cette affaire d'hyperconnexion est abordée sous l'angle de la santé.

Les recherches sur les effets du numérique sont encore « débutantes» . Néanmoins, de sérieux « faisceaux de présomptions » amènent déjà à de réels soupçons et suggèrent la prudence.

Ainsi, selon Thierry Venin, sociologue à l'université de Pau, nous avons, par le biais des TIC, trop d'informations à traiter, et qui arrivent trop vite. Cela produit assez systématiquement un stress avancé. Il est admis que ces TIC contribuent à l'augmentation du stress au travail.

« Nous vivons à l'âge du far west de la technologie, (...) parce que c'est le chaos. »

Le professeur Gloria Mark, chercheuse en psychologie dans le département informatique d'une université américaine, s'exprime à ce propos : « Je pense que nous vivons à l'âge du far west de la technologie, où nous avons toutes ces applications et ces appareils numériques, et les gens ne cessent de passer d'un appareil à l'autre, d'une application à l'autre. C'est vraiment le far west, parce que c'est le chaos. »

Ces outils ont paradoxalement été conçus pour nous simplifier la vie mais ils semblent plutôt en voie de la compliquer. Que s'est-il donc passé ?

Cindy Felio, chercheuse à l'université Montaigne à Bordeaux, s'intéresse au rapport des professionnels au numérique. Elle a pour cela rencontré une centaine de cadres, généralement les plus touchés par le stress numérique. « Toutes ces tâches de gestion de l'information, de 'manutention' de l'information, comme on pourrait dire, viennent empiéter sur le coeur de métier. Certains ont parlé d'un sentiment de déqualification, de s'éloigner de son réel de travail. (...). Le travail est densifié, intensifié, avec cette course à l'urgence, cette pression temporelle, l'instantanéité que permettent ces outils. »

Un des cadres interrogés explique qu'il a changé d'emploi pour réduire le stress devenu excessif, stress imposé par les TIC. Il décrit une de ses anciennes journées où il était très tôt sollicité par des mails nécessairement « urgents », des sms et des appels divers. Il en résulte une dispersion des tâches et de l'attention, trés préjudiciable en termes d'horaires et de concentration. « On perd trés vite le fil de ce que l'on faisait, avec beaucoup de difficultés à se remettre dans la tâche en cours. »

Thierry Venin confirme la difficulté à se remettre dans un travail après avoir été distrait, souvent à plusieurs reprises. Il parle de « bombardement électronique » et mentionne, pour exemple, un groupe de travail expérimental interrompu toutes les six minutes par une alerte électronique quelconque.

Ces sollicitations incessantes nous « obligent » à donner des réponses. Rencontrée lors d'une formation VR2, une équipe rapporte que la réponse immédiate à un mail est considérée comme une marque d'efficacité, d'où réflexe quasi conditionné d'y réagir toute affaire cessante. Néanmoins, ces comportements sont chronophages. On estime justement que la seule gestion des mails représente 30 % de la journée d'un salarié.

« Il y a une forme d'injonction, de règle implicite d'être connecté en permanence. »

Un homme responsable dans une entreprise de stockage de données affirme être obligé de rester connecté en permanence. « Je dois pouvoir être joint 24 heures sur 24, week-ends et nuits compris, et c'est d'ailleurs le cas lorsqu'il y a des problèmes importants ». Lors d'une entrevue, le même reçoit justement plusieurs messages sur son téléphone, les consulte sur le champ... et écourte immédiatement une promenade pourtant bénéfique avec ses chiens dans un parc. Comme lui, un cadre sur deux ne s'autorise pas à se déconnecter du travail le soir. Il semble qu'il soit difficile pour beaucoup de faire autrement. Souhaitons que les aménagements de la loi travail leur profiteront...

Cindy Félio explique : « Il y a une forme d'injonction, de règle implicite d'être connecté en permanence, de répondre aux mail reçus, puisqu'on est équipé de ce téléphone, et en lui-même, cet outil 'est fait pour ça'. [Cela] peut poser question dans la sphère privée. »

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Stress numérique et épuisement professionnel.

Le stress numérique peut conduire à l'épuisement professionnel, couramment appelé burn-out. C'est le cas de Stéphanie. Pendant un temps, elle travaille dans une entreprise qui traite avec l'étranger. De la différence de fuseaux horaires, elle juge alors utile de travailler aussi la nuit pour des échanges plus directs. Elle déclare avoir consenti à de tels sacrifices, convaincue de son rôle clef dans l'entreprise, conviction qui la conduit à une forme d'addiction à la communication. Plus de soirée, week-end ou vacances sans être perpétuellement en liaison avec ce partenaire professionnel. C'est sa toute jeune fille qui l'alertera en lui faisant part de ses inquiétudes sur sa santé... mentale. Stéphanie a changé d'emploi et si la connexion reste indispensable, elle est maintenant régulée par des horaires plus formels et exclusifs. Elle a probablement évité le pire.

Le cadre mentionné précédemment (l'homme aux chiens...) a été victime d'épuisement au travail. Une fois rétabli, il déclare : « Je pense sincèrement que c'est la surcharge d'informations qui vient de ces nouveaux outils informatiques qui me l'a provoqué. »

Ces TIC font indéniablement partie de nos vies et il semble difficile et parfois incongru de vouloir s'en passer complètement. Nous pouvons toutefois apprendre à mieux les gérer... avant qu'elles ne nous gèrent totalement. C'est probablement nécessaire. En France et en Allemagne, 12 % des actifs auraient un risque élevé d'épuisement au travail (burn out). Cette situation est directement liée aux TIC. Ces derniers engagent les utilisateurs dans une spirale de prétendue efficacité dont ils ne voient jamais le bout ; rapidement s'installe alors un sentiment de dépassement, d'insuffisance, qui génère un stress venant lui-même alimenter ce sentiment.

« Plus les gens passent de temps sur leurs mails, plus ils sont stressés ».

L'enjeu est sérieux. En France, chaque année, 2 500 à 3 500 personnes décèderaient des conséquences de l'épuisement au travail. Les autres, ceux qui survivent, « coûtent » des centaines de milliers d'heures d'arrêt de travail.

Le professeur Gloria Mark a finalement obtenu, après six années de démarches, de mener une expérience insolite : bloquer les mails de certains employés d'une administration pendant cinq jours. L'objet est de vérifier les effets des interactions entre humains, sans passer par la « case électronique ». Equipés de capteurs, ces employés vont livrer des informations sur leur rythme cardiaque, leur niveau de stress, etc.

Gloria Mark rapporte : « Nous avons découvert que plus les gens passent de temps sur leurs mails, plus ils sont stressés. On a aussi trouvé que quand le temps passé à faire des mails augmente, les gens témoignent d'une baisse de leur productivité. C'est un résultat fiable, car nous l'avons vérifié quelles que soient les caractéristiques du métier. Ca veut dire que peu importe le poste et le travail (...), c'est le même résultat ».

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Et la concentration ?

Gloria Mark a également mené ses observations sur nos capacités de concentration face à un écran. Les résultats sont édifiants. En 2004, la concentration moyenne par activité sur écran d'ordinateur était de 3 minutes. En 2012, cette capacité est réduite à 1 minute et 15 secondes. Elle observe que les centres d'attention changent plus souvent. Nous avons tendance à « papillonner ». Son enquête s'est ensuite spécifiquement concentrée sur les plus jeunes, c'est-à-dire ceux nés en 2 000 et donc fortement imprégnés de la culture du numérique, Internet en tête. Loin de la plupart des idées reçues, leurs capacités de concentration sur un écran ne sont plus que de... 45 secondes.

Il est couramment admis que l'on peut faire plusieurs choses à la fois et certains se vantent même de leur compétence en la matière. Qu'en est-il en réalité ? Il faut garder en tête que chaque changement de tâche est une épreuve pour notre cerveau. De la possibilité aujourd'hui d'avoir accès, y compris sur le lieu de travail, à une multitude de sources d'information et de distraction (internet, musique, mails, sms...) notre esprit est soumis à des surcharges cognitives. Ces surcharges sont le droit chemin vers l'excès, vers l'épuisement. Le mode dit multi-tâches, devenu habituel, est générateur de stress et d'épuisement.

Chaque changement de tâche est une épreuve pour notre cerveau.

Stéphane Buffat, médecin et chercheur militaire dans l'armée fançaise, a conduit des expériences à ce propos. Il rappelle que le changement de tâche à toujours un coût énergétique et cognitif. C'est d'autant plus vrai en situation inhabituelle ou d'urgence. Un sujet soumis à un ensemble de tâches simultanées peut cependant garder une appréciation positive de ses propres aptitudes. En réalité, il s'agit d'une illusion.

En phase de surcharge cognitive, le sujet n'a plus les capacités suffisantes pour porter un regard objectif sur ses propres disponibilités. Il va s'évaluer capable alors qu'il a déjà perdu ses repères et son efficacité ; ses critères de jugement ont été modifiés par la surcharge cognitive. L'exercice multi-tâches donne donc une apparence de compétence alors que les actions et décisions sont de plus en plus superficielles, voire insuffisantes. Cela s'observe même chez des personnes habituées à gérer un ensemble complexe de données, comme des pilotes d'hélicoptère. Leur niveau de capacité est sans doute plus élevé que le notre mais il sera compromis de même.

Cette dispersion est d'autant plus marquée lorsque le cerveau est sollicité dans la même gamme. Et c'est souvent le cas dans le monde du travail. Ainsi, si vous rédigez un message tout en conversant au téléphone, vous solliciter le même réseau neurologique, celui du langage. Il y a simultanéité et conflit de tâches. Vous ne pouvez pas correctement faire les deux, malgré la probable sensation du contraire. En réalité, les deux tâches sont compromises. Vous avez tout faux...

Le problème est moindre si vous devez discuter avec quelqu'un en épluchant des pommes de terre. Il n'y a pas conflit de tâches, la gestion simultanée est facilitée, bien que réclamant tout de même un effort.

« Les taux de stress des jeunes par rapport aux aînés, en lien avec les TIC, sont trés sensiblement supérieurs »

Dans un environnement de travail, il est fréquent d'avoir à se concentrer (essayer, tout au moins...) dans un contexte bruyant et, surtout, parlant. Or, si notre cerveau est capable dans une certaine mesure d'inhiber les sons non pertinents, comme ceux de la machine à café ou du ventilateur, sa tâche devient énorme lorsqu'il s'agit de filtrer des voix, des conversations.

Thierry Venin explique : « Le fantasme qui consiste à renforcer les jeunes dans l'idée qu'ils pourraient être plus multi-tâches que leurs aînés ne correspond à aucune étude cognitive sérieuse et les conforte dans un zapping compulsif qui va leur faire beaucoup de mal. On pourrait s'attendre à ce que les jeunes (...) fassent mécaniquement baisser le taux de stress puisqu'ils sont nés avec le numérique, [qu'ils soient], soi-disant, à l'aise avec le numérique, etc. Les enquêtes sont étonnantes puisque l'on est exactement sur la pente inverse, notamment une grosse enquête européenne (Institut GFK) auprès de 30 000 salariés, où tous les taux de stress des jeunes par rapport aux aînés, en lien avec les TIC, sont trés sensiblement supérieurs ».

Pour étendre les applications de ces conclusions à un autre domaine familier, rappelons que, de ce qui précède, les mises en garde contre l'usage du téléphone au volant sont fondées, réalistes et à prendre trés au sérieux. Cette fois, l'illusion de maîtrise peut conduire à des drames bien réels.

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Résistance !

Jean-Philippe Lachaux, de l'Inserm de Lyon, suggère d'apprendre dès le plus jeune âge, à fragmenter, séquencer les tâches en mini-tâches et à les assumer les unes après les autres, chacune permettant d'atteindre un objectif intermédiaire. « Le plus important est d'être trés au clair sur ses objectifs et ses intentions ». Cette habitude peut aider ensuite l'adulte à maintenir le contrôle sur les plus grandes tâches qui lui seront confiées à titre professionnel.

Il s'agit encore d'apprendre à résister aux sollicitations non pertinentes du numérique. C'est le cas classique de la recherche sur internet perturbée par l'apparition d'une publicité ou d'une distraction annexe et hors des objectifs initiaux.

Apprendre à résister aux sollicitations non pertinentes du numérique.

Enfin, incitation « politiquement » peu correcte par défaut de connaissances, et pourtant fort pertinente en termes d'efficacité, laisser son esprit vagabonder.

Notre cerveau est ainsi conçu que lorsque nous ne fixons pas formellement notre attention sur quelque chose de précis, il se place en « mode par défaut ». Ce mode n'est pas une mise en veille de nos fonctions cognitives, mais bien une activation d'un réseau de neurones.

Pour illustrer cet état, ce pourrait être celui où nous sommes en conduisant tranquillement notre voiture sur une route agréable et bien connue, en conditions favorables (beau temps, circulation faible...) et sans distractions impertinentes comme des sollicitations électroniques. Dans de tels moments, notre esprit peut voyager dans moult directions sans contrainte ni objectif particulier et sans perdre le fil avec l'environnement immédiat. Il se ressource, il travaille librement et met à profit ces instants pour organiser, trier, imaginer, créer, explorer son environnement cognitif.

Ce mode par défaut n'est pas qu'une fonction accessoire qui meublerait les intervalles de temps inoccupés. C'est une phase importante et vitale qui réclame du temps exclusivement dédié. Certains tentent de rationnaliser ce besoin, par exemple en parlant de méditation. Comme s'il était incongru de n'avoir pas tout le temps quelque chose à écouter, regarder, réfléchir. S'arrêter pour penser, au calme et sans but, fait partie des exigences en matière de santé mentale. Une exigence souvent ignorée.

Il nous appartient de faire les bons choix quant à l'utilisation de ces formidables outils que sont les technologies de l'information et de la communication. Il faut encore nous rappeler que ces technologies et les appareils qui les soutiennent ont été conçus dans des buts pas uniquement orientés vers notre bien-être. L'usage systématique de ces dispositifs nous incite à leur déléguer toujours plus des fonctions fondamentales, comme nos schémas personnels de pensée, la gestion et la prospective de nos tâches, ainsi que les moyens de communication avec notre entourage.

A l'usage, nos facultés initiales perdent un peu plus de leur « espace vital », telles ces espèces animales qui disparaissent faute d'environnement suffisant pour leur subsistance. Nous rencontrons de plus en plus de situations révélant des difficultés de communication, de concentration et de mémorisation. Pendant combien de temps saurons-nous encore penser ?

 

F. Huguenin - VR2

 

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